dimanche 4 août 2013


La spécificité de la persécution des Juifs en France en 1942  Robert Paxton (excerpt)


"La crise économique des années 1930 est particulièrement grave parce que l'effondrement économique coïncida avec l'installation d'un grand nombre de réfugiés étrangers. La réaction de la France à cette époque est tout à fait sin­gulière, et ce pour deux raisons. Premièrement, l'hospitalité républicaine s'était montrée plus généreuse qu'aux États-Unis, l'autre patrie de la citoyen­neté par contrat. Fidèle au point de vue majoritaire d'une citoyenneté acces­sible à tous et la même pour chacun (et fidèle aussi à ses intérêts économiques et militaires), la France devint proportionnellement, la plus grande terre d'asile du monde dans les années 1930. A cette date, elle comptait 515 étran­gers pour 100 000 habitants, contre 492 pour les États-Unis7. A la veille de la seconde guerre mondiale, la France était notamment le pays d'Europe occi­dentale qui abritait la plus grande population juive — environ 350 000.
En revanche, et c'est là le deuxième point, le contre-courant suscité par cet afflux d'étrangers en fut d'autant plus puissant. Il n'est pas surprenant que la masse des immigrants et demandeurs d'asile des années 1930 ait provoqué une réaction particulièrement violente en France, puisqu'il en allait de même partout ailleurs. Cette époque correspond à une montée de l'antisémitisme partout dans le monde, et si les États-Unis et la Grande-Bretagne hésitèrent à ouvrir plus largement leurs portes aux réfugiés de la fin des années 1930, c'est que leur population n'était pas disposée à recevoir davantage de Juifs8. Les partisans de la francité par l'enracinement, estimant la civilisation française assiégée, rendirent la République, sa politique laxiste d'immigration et ses lois de naturalisation, responsables des maux dont souffrait la France. A la veille de la seconde guerre mondiale, la nature de la citoyenneté en France était devenue un problème qui mettait tout le régime en jeu."